Parfois, souvent même, il est nécessaire de se faire une raison. Quand on est petit, on a toujours des trucs imposés par l'autorité supérieure
compétente que sont les parents. On ne sait pas trop pourquoi il faut manger à l'heure même si on n'a pas faim, dormir à l'heure même si on n'a pas sommeil, se lever à l'heure même si on était bien
sous la couette... mais, en général, on se fait une raison.
Ensuite, on va à l'école puis au collège et au lycée. On est nul dans certaines matières alors qu'on bosse comme des malades. D'autres à côté réussissent sans souci. On se plante, on se relève, on
se replante. Les autres, toujours eux, ne semblent pas avoir de difficultés. On aimerait être de ceux là mais, on n'y arrive pas alors, encore une fois on se fait une raison.
Et puis, on poursuit quand même des études. On rêve qu'on sera pilote d'hélicoptère ou pompier, vétérinaire ou avocat, musicien ou écrivain. Mais, c'est difficile, la sélection
est rude. Seuls les meilleurs sont gardés et on n'a pas réussi à en faire partie malgré tous nos efforts. Sans doute insuffisants. Manque de volonté, manque de chance ? On ne sait pas trop. Au
bout d'un moment, poussé par la nécessité de manger et de se loger, on finit par choisir une autre voie, une autre vie. On laisse de côté ses rêves. On se fait toujours une raison.
Question vie privée, on avait rêvé d'un beau mariage et de beaux enfants parce que c'est l'image du bonheur telle qu'on nous la présente depuis des lustres. Autour de soi, on a vu tous ses amis
vivre ce bonheur et dire "T'inquiète pas, toi aussi tu trouveras quelqu'un..." mais jamais personne n'arrive. On va alors le chercher, l'élu de son coeur mais, il ne veut pas venir. On cherche
encore, on trouve encore mais, c'était pas le bon. Et on arrête de chercher, on perd l'espoir de trouver. Alors, comme d'habitude, on se fait une raison afin de ne pas souffrir.
Niveau santé, on accumule les pépins. Jamais bien graves mais toujours présents. On est toujours celui qui ne peut pas faire de sport, qui ne peut pas sortir, qui a rendez-vous à l'hôpital, ou chez
le kiné, ou chez un spécialiste de ceci ou de cela. On s'entend dire "Ah, c'est triste quand même, c'est un peu une tare finalement."... eh oui, dans un sens on est taré, au sens premier du
terme... une tare dont on n'avait pas conscience avant qu'on nous le dise mais, en y réfléchissant, c'est vrai que les autres n'ont pas tout ça. Mais, c'est pas grave. On s'habitue. On s'est
fait une raison.
Au milieu de tout ça, il y a des instants de bonheur précieux, rares mais fantastiques. On en profite au maximum. On essaie d'asseoir cette morne existence sur eux en se disant qu'après tout, c'est
plutôt bien la vie. On se sent presque comme tout le monde, en tout cas on fait comme si. On se fixe des objectifs, on met tout en oeuvre pour y parvenir. On se donne à fond. On se croit même
heureux. Mais là encore, rien ne va. Les parenthèses de bonheur se referment toutes, les unes après les autres. Un soir, on regarde autour de soi... il ne reste rien ni personne. Ce soir-là, se
fera-t-on encore et toujours une raison ?
Fataliste, moi ? Ouais, ce soir un peu, je crois...