Je viens d'écouter une interview de Dalida et l'une de ses phrases m'a particulièrement interpellée. Elle a dit que depuis toute petite
elle "rêvait de devenir quelqu'un". Ensuite, elle a ajouté qu'en effet, elle rêvait d'être célèbre, connue et reconnue. C'est l'expression "devenir quelqu'un" qui m'a titillée parce que finalement,
le contraire de "quelqu'un" c'est quoi ? C'est "personne", non ? Si on va au bout du raisonnement, si on ne devient pas quelqu'un, on n'est personne; si on ne devient pas célèbre on n'existe
pas. Plutôt effrayant comme constat.
Cela signifierait que l'énorme majorité de la population n'existe pas car objectivement les gens connus sont un peu moins nombreux que les inconnus. Or, est-il besoin d'être reconnu et d'avoir sa
photo à la une des magazines pour exister ? On n'est pas célèbre mais on est tous un peu connu aux yeux des gens qui nous sont proches ou qui simplement nous approchent. Par exemple, moi, de
par mon métier, je sais que toute leur vie, quelques élèves que j'aurai eus se souviendront de moi, au moins un peu et même à 40 ou 50 ans ils pourront dire à leurs amis "Ah, moi j'avais une prof
de français qui..." et mon portrait sera soit positif soit négatif selon le souvenir que je leur aurai laissé à ces chers petits... Si je dis ça, ce n'est pas parce que je pense que je vais leur
laisser un souvenir impérissable, c'est juste que, pour discuter avec pas mal de gens, je sais que tout le monde a des souvenirs de ses professeurs. Pas de tous, faut pas exagérer mais de certains.
Alors, aurais-je été de ceux qui marquent les esprits ? Pas sûr mais j'ose croire quand même que certains auront conservé un petit bout de moi... et pour ma part, je garde aussi en tête certains
d'entre eux, pas tous (j'en ai environ 120 élèves tous les ans) mais je me souviens des plus drôles, des plus gentils, des plus pénibles, de ceux qui m'ont mené la vie dure et de ceux pour qui
j'avais une affection particulière.
Donc, même sans être célèbre, on a tous notre petit cercle de gens qui nous connaissent et qui font que nous ne disparaîtront pas tout de suite de partout, y compris des esprits, après notre
mort. Donc, à ce niveau là, nous sommes tous quelqu'un ou pour le dire autrement, personne n'est personne. Si on restait complètement isolé, sans jamais aucun contact avec les autres, on
resterait soi-même (mais qu'en-est-il de soi sans les autres, c'est un autre problème) mais on ne deviendrait pas vraiment quelqu'un... quelqu'un c'est un soi vu et perçu par les autres. C'est
donc déjà un soi déformé, transformé par le regard de l'autre.Une représentation de soi en quelque sorte.
Et si la phrase de Dalida voulait dire "devenir quelqu'un... d'autre", "créer mon personnage" ? Là, on se rapproche de ce qu'est une célébrité... elle est devenue quelqu'un d'autre, une image,
un rôle qu'elle joue. Louis de Funès était-il dans le fond cet homme hyperactif qu'il jouait dans ses films ? Non, et pourtant, qui dit Louis de Funès pense à cette image de lui. Les artistes se
créent une nouvelle identité, un nouveau "quelqu'un" qui sera connu et reconnu de tous. Leur physique et leur personnage sont célèbres. Le reste, c'est comme tout le monde... ça reste dans une
sphère beaucoup plus restreinte et privée.
Donc, célèbre ou non, on est tous quelqu'un aux yeux de quelqu'un d'autre. Même sans être "devenu quelqu'un" au sens habituel de l'expression, on existe déjà, on
n'est pas "personne". Le célébrité permet à un "quelqu'un" de l'être à très grande échelle, c'est tout... mais plus il sera reconnu à grande échelle moins ce "quelqu'un" qu'il sera devenu sera
proche de la réalité de l'être et plus il sera effectivement pris pour "quelqu'un d'autre".