C'était un moment attendu avec impatience, le moment qui illuminait ma journée lorsque nous étions en vacances. Le moment où mon père acceptait
de venir avec moi jouer à la pétanque. Oui, je sais. Bizarre. Mais mon père n'aimait pas jouer à grand chose à part à la pétanque et aux dominos. Fallait bien que je m'adapte. Lui ne l'aurait pas
fait, c'était pas son rôle. Les pères de sa générations regardaient leurs enfants comme des curiosités sans jamais trop les approcher. Alors, notre partie de pétanque, j'y tenais. Toute la journée,
il était au travail ou bien occupé à ses "occupations" à lui... Moi, j'étais seule. Ma mère tricotait en écoutant la radio. Quand il faisait beau, elle m'accompagnait à la plage. Seule. Toujours
seule.
Mes parents pensaient qu'il fallait partir en vacances à la campagne pour me faire plaisir. Résultat, pendant 8 ans je me suis ennuyée à mourir dans une caravane paumée au fond d'un champ à une
bonne dizaine de kilomètres de toute civilisation. Sans électricité. Rien que des araignées pour me tenir compagnie, moi qui ai la phobie des araignées... On avait quand même la télé. Une petite
télé qui fonctionnait sur batterie. Autant dire qu'il fallait bien choisir ses programmes ! J'aurais préféré rester à Brest, dans notre appartements où j'avais mes jouets et mon univers mais mes
parents pensaient bien faire. Ils oubliaient que seule en ville c'est supportable mais seule dans un champ au milieu de nulle part, ça l'est beaucoup moins.
Le matin, j'allais faire du vélo, seule. Je n'avais pas le droit d'aller bien loin donc, je faisais une cinquantaine de fois le même tour. Pas le droit d'aller trop sur la route, pas le droit de
descendre au village. L'après-midi, par marée haute, on allait à la plage s'il ne pleuvait pas or dans les années 80, je sais pas pourquoi, tous les étés étaient pourris... Le réchauffement
climatique n'avait pas encore fait son effet et la Bretagne c'était vraiment la Bretagne.
Le soir, j'attendais donc le retour de mon père qui pendant que ma mère et moi nous emmerdions plantées dans notre champ, vivait sa vie. D'ailleurs, lui, il aimait bien les vacances... forcément.
Il partait avec sa voiture, allait où il voulait, faisait ce qu'il voulait avec qui il voulait. C'était cool pour lui. Quand il revenait, c'était comme si la civilisation rentrait de nouveau dans
ma vie. Et puis, il y avait notre rituelle partie de pétanque. Un moment rien qu'à nous... étrange comme j'appréciais ces moments-là, rares. Nous nous parlions, nous déconnions. Il devenait une
sorte de copain et je me prenais presque à oublier qui il était vraiment.
Pourquoi ces moments-là ne me sont pas revenus en mémoire le jour où la dame qui organisait les obsèques de mon père m'a demandé de lui raconter des souvenirs sympa que j'avais de lui ?