3- Les gardiens du Temple.
Je ne sais pas s'ils sont réellement nombreux mais ce sont ceux qui se font le plus remarquer par leur comportement excessif. Ce sont ceux
que j’appelle les fanatiques mais qui s'appellent donc eux-mêmes les "vrais fans", évidemment. En général, ils connaissent TOUT, possèdent TOUT, des choses les plus banales aux
choses les plus rares et, à l'inverse des collectionneurs ils s'intéressent davantage à l'homme (jusqu'à en être amoureux parfois) qu'aux objets qui le concernent, même si ces divers objets ou
documents sont nécessaires pour prouver leur statut de "vrai fan". Ils collectionnent donc tout, absolument tout mais dans un autre esprit que celui des collectionneurs. Ici c'est plus l'idée ou
plutôt l'illusion de "posséder" la star elle-même. On le voit dans cette envie de posséder même des choses très personnelles comme des chemises ou des costumes, dans l’espoir vain mais rassurant
d’avoir l’impression d’approcher de près leur idole, de le toucher, de conserver un bout de lui. Certains fans ont eu la chance de voir Claude François sur scène et c'est à un concert qu'ils ont
récupéré un bout de chemise ou de peignoir. Que ceux-là tiennent à ces morceaux de tissu comme à des reliques, ça se comprend tout à fait car c'est un souvenir qui leur est précieux... mais
certains autres qui n'ont jamais vécu ces moments-là accordent aussi une importance presque morbide à des objets personnels du chanteur, comme s'ils vivaient par procuration ce que d'autres
ont vécu en vrai.
Dans l'univers impitoyable des fans, quel est leur rôle ? Défendre corps et âme l'image de Cloclo contre tous ceux qui osent
l'attaquer même de manière infime. Ils veulent l'aimer plus que de raison, quitte à en perdre la raison d'ailleurs, refaire son histoire pour être certain que plus aucune zone d'ombre ne
subsiste aux yeux des autres. Ils se persuadent qu'on sait TOUT sur Claude François parce que de toute façon, ce qu'on ne saurait pas, il vaut mieux ne jamais le savoir... ça doit rester secret
au cas où... Ils prétendent que c'est parce qu'après tout, leur idole a droit à son jardin secret mais c'est surtout parce qu'il sont complètement terrorisés à l'idée qu'on pourrait
éventuellement un jour découvrir des choses "pas jolies" à leurs yeux. Et donc, plutôt que de risquer ça, ils préfèrent en rester là. Au moins, pour le moment, tout est beau et pur. Et
puis si c'est pas tout à fait vrai, pas grave, ils vont recréer le personnage, le manipuler comme une sorte de poupée, en reniant la personne afin de fabriquer de toutes pièces un être
parfait, l'homme idéal avec qui leur vie aurait été merveilleusement digne du conte de fées dans lequel ils sont enfermés.
Ils voient l’artiste comme un être pur et parfait qui rend leur univers plus beau… en théorie, ça sonne bien et c’est même plutôt joli. Dans la pratique, c’est beaucoup moins simple car ces
« vrais fans » ont une fâcheuse tendance à salir sans aucun scrupule tous ceux qui ne correspondent pas à leurs critères. Leur côté "fan au grand coeur" disparaît pour laisser la
place à des êtres malsains et mauvais dès qu'ils trouvent en face d'eux quelqu'un qui ne rentre pas dans le moule. Et après avoir craché leur venin, ils retournent vite s’enfermer dans leur
paradis claudien. Résultat : un rejet du monde et un isolement inévitable, cloîtrés qu'ils sont entre leurs posters et leurs disques, à ressasser encore et encore les mêmes anecdotes, à relire
les mêmes articles, à s’émerveiller du même extrait télévisé, encore et encore, sans jamais aucune envie de changer de sujet.
Tout doit se rapporter à l’idole : s'il aimait les animaux, on parlera d’animaux. Il aimait le jardinage, on l’aimera aussi et on en parlera. En revanche, exit tous les sujets qu’il n’aimait
pas ! S’il n’aimait pas, c’est que ce n’était pas bien donc, on n’en parlera pas et quiconque aimera ça sera déjà jugé et presque condamné. Aller à la rencontre des autres personnes,
des non-fans, c'est-à-dire de la majorité des gens, leur est quasi impossible car tout ce qui ne touche pas à Claude les ennuie profondément, au point de les priver de leur oxygène. Ils restent
donc entre eux, dans leur cocon, incapables de s'ouvrir vraiment aux autres et persuadés d'être heureux dans le souvenir obsédant d'un artiste disparu. Leur univers bascule à la moindre tache sur
l'image du chanteur et plutôt que d'accepter les opinions différentes des leurs, ils éjectent irrémédiablement tous les "mauvais fans " considérés dès lors comme des corps étrangers dont
leur corps à eux ne peut plus supporter la présence venimeuse. Certains perdent même la notion du bien et du mal simplement parce qu'ils se sentent envahis d'une mission quasi divine et,
persuadés d'agir au nom du dieu qu'ils se sont créé, ils ne reculent devant rien... et là, ça fait peur.
Ils se voient comme des saints avec une âme belle puisque selon eux, elle est digne de l’idole, quant aux autres, ils ont forcément une âme noire, indigne… Chez eux, il n’y a pas de juste milieu.
Soit on est dans leur conte de fée et tout va bien, soit on n’est pas digne d’y figurer et on est considéré comme le mal incarné. J’aimerais avoir leur simplicité d’esprit et pouvoir encore être
aussi manichéenne mais la vie m’a appris que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Il y a surtout des nuances de gris, comme disait Goldman, "entre gris clair et gris foncé".
Avec les gardiens du temple, aucune erreur n’est autorisée. Le moindre mot de travers est aussitôt retenu à charge, évidemment, et rien ne pourra le changer. Ils ne pardonnent jamais,
conservent en eux, comme un poison qui les ronge, toute la haine qu’ils portent à ceux qui ont eu le malheur d’essayer d’ouvrir les yeux sur l’idole. Aucune tolérance, rien. Ils sont
intransigeants. L’image est sacrée, précieuse, il ne faut pas y toucher.
Certains vont même jusqu’à renier ou délaisser leurs propres enfants par amour pour le chanteur et affichent leurs excès avec une sorte de fierté. D’autres, au contraire, savent bien que pour ne
pas être taxé de fanatisme, il faut avoir l’air raisonnable. Ils vont donc tromper leur monde en tenant des propos pleins de bon sens… ils n’admettront par exemple jamais que pour eux
Claude François est proche d’un Dieu. Au contraire ils vous diront « Ah, mais je sais qu’il n’était pas parfait et heureusement »… Et là, il suffit de leur demander de citer ses défauts
et on n’obtient aucune réponse ou alors, si, on obtient les petits défauts plutôt amusants dont on parle tout le temps : le fanatique trouvera drôles les colères de Cloclo ainsi que ses
infidélités… tout ce qui serait insupportable chez un être humain « normal » deviendra une normalité presque admirable chez la star.
A l’origine de ce fanatisme souvent beaucoup de détresses, de malheurs, de drames personnels, des vies abîmées voire détruites. Leurs attitudes
vis-à-vis des autres et leurs excès sont condamnables et difficilement acceptables mais on ne peut pas vraiment leur en vouloir car c’est leur vie qui les a amenés à ces extrémités. C’est pour se
sauver qu’ils en sont arrivés là et après tout, si c’est leur moyen d’être heureux, on ne peut pas les blâmer... (à suivre)