J'ignore si c'est la même chose dans toutes les régions de France, mais par ici, au fin fond de la Bretagne, les gens d'un certain âge prennent
le journal presque uniquement pour une seule chose : lire les avis de décès. C'est à un tel point que lorsque j'étais petite, je pensais que le journal ne servait qu'à ça ! C'était toujours à cette
page que ma mère s'empressait d'ouvrir le quotidien qu'elle recevait chaque matin dans la boîte aux lettres. Mes parents sont restés
abonnés des années durant juste pour pouvoir lire ça et à la mort de mon père, ma mère s'est désabonnée disant qu'elle le gardait pour lui seulement cet abonnement. Et puis, petit à petit, à force
d'aller demander à sa voisine la fameuse liste des morts du jour, elle a fini par récupérer le journal chaque jour, après qu'il est passé dans plusieurs autres mains (qui, je n'en doute pas,
s'empressent aussi de regarder ces avis de décès dès qu'ils ouvrent le journal). Elle continue donc d'avoir accès à cette sacro-sainte page des "avis mortuaires" comme elle les appelle.
Pendant des années, je n'ai jamais trop réfléchi à tout ça tellement c'était naturel. Et puis, comparant mes habitudes à celles des anciens, observant aussi d'autres personnes de ma génération,
j'ai constaté que c'était une pratique, une manie, réservée à tous ces gens qui sont nés bien avant la télé et l'ordinateur, ceux pour qui le journal est longtemps resté un lien(parfois le seul)
avec l'extérieur. Et ce réflexe d'aller consulter en premier lieu les morts s'explique certainement par la nécessité d'aller aux enterrements des gens qu'on connaissait et qui viennent tout
juste de disparaître. Pour ces générations, il n'y a pas cette hantise des enterrements sans doute parce que dès leur plus jeune âge, on les a confrontés aux morts et aux cérémonies religieuses qui
leur rendaient hommage. Ainsi, aller à un enterrement et éventuellement au "goûter" qui le suit, fait partie des moeurs.
Je suis allée à un enterrement pour la première fois à 20 ans. Pour moi, c'est un moment terrible à supporter même lorsque je ne connaissais pas trop le mort. Je ressens toute cette peine comme un
poids trop lourd à porter et, c'est toujours un moment "douloureux". Pour ces "anciens" ça ne semble pas pareil. Ils y vont souvent comme on fait une politesse, rien de plus, rien de moins. Ils
sont là parce qu'ils ont connu le mort ou sa famille. Ils viennent dire au revoir le plus naturellement du monde.