Il y a quelques années, je m'étais pris la tête avec une collègue qui disait que puisque les élèves n'ont pas le droit de mâcher du chewing-gum ni d'utiliser leur portable au collège, les profs ne devraient pas le faire non plus... ni devant eux, logique en quelque sorte (même si, j'en suis sûre, à mon époque, on n'aurait pas trouvé choquant qu'un prof fasse un truc qu'un élève ne faisait pas parce qu'on faisait la différence entre l'adulte qu'il était et l'enfant que nous étions), ni en salle de profs non plus (et limite même pas sur le parking du collège)... et là, pas logique parce que salle des profs = profs = adultes. Mais, poussons cet état d'esprit un chouia plus loin :
- bientôt les élèves ne seront plus notés, donc, les profs non plus ? Eh oui, nous avons chaque année une note administrative et régulièrement une note d'inspection. Si la note est traumatisante, supprimons-la. Quoi ? Ça traumatise oui ou non ?
- certains pédagogo disent que l'idéal serait que les élèves puissent avoir les cours qu'ils souhaitent quand ils le souhaitent. Les profs pourront donc avoir les élèves qu'ils souhaitent quand ils le souhaitent ?
- dans la même veine, si les élèves n'ont pas envie d'apprendre, ils devraient pouvoir faire autre chose. Si je n'ai pas envie de faire cours, je peux ?
- les enfants ne doivent pas avoir de devoirs à faire à la maison afin de profiter au max de leurs activités. Finies les préparations de cours et les corrections de copies sur notre temps libre, alors ?
- lorsque l'élève insulte ou frappe le prof, ce n'est pas la personne qu'il insulte ou frappe mais ce qu'elle représente, sa fonction. Si j'insulte ou si je frappe un élève, ce n'est pas un enfant mais un élève donc sa fonction aussi, non ?
A tout cela, on va me rétorquer que ce sont des enfants, que les profs sont les adultes avec un énorme salaire pour ce merveilleux job. Je suis d'accord (enfin presque... les profs sauront quel(s) adjectif(s) supprimer). Mais alors, il faudrait justement qu'à chaque instant les profs soient considérés comme des adultes avec des droits et des devoirs d'adultes et pas que ça puisse varier selon les délires et caprices des uns et des autres. Déjà, à la base, le prof fait partie de ces gens qui n'est pas sûr de pouvoir faire son boulot et ça aussi c'est un sacré privilège. Demandez-vous, tiens, par curiosité, quelles autres professionnels sont ainsi régulièrement empêchés de faire ce pour quoi ils sont payés... j'en vois quelques uns, mais pas tant que ça en fait.
L'infantilisation est au coeur de la profession - sans doute parce qu'on travaille avec des enfants, certains mélangent un peu - et c'est aussi l'un des trucs qui m'insupporte de plus en plus (pas le seul, hélas). A lire certains collègues (pas tous heureusement), on a l'impression que, finalement, les profs sont à égalité... ou non, inférieurs, aux élèves sur bien des points puisque, quand on y réfléchit, les profs doivent avant tout penser à leurs obligations vis à vis des élèves, des parents, de la hiérarchie, des gens en général...et leur droit, en particulier celui de travailler, tout simplement, est régulièrement baffoué. Les élèves, ou plutôt "les emmerdeurs", quant à eux, ont des droits qu'ils ne manquent pas de mettre en avant, jamais. Ils ont aussi des devoirs mais on leur octroie tellement souvent la possibilité de s'en défaire pour ne pas les traumatiser, que, finalement, ils finissent par les oublier.
Bien sûr, les élèves sympa, gentils, polis, respectueux passent souvent à la trappe parce que tout le monde s'en fout (même les profs, justement, qui ont assez à faire à gérer les autres) ! Ils ne se font pas remarquer donc, ils n'ont pas de problème (tu parles !). Les autres, ceux qui ne respectent rien ni personne, qui bousillent les cours (et/ou les profs) et qui sont minoritaires, sont ceux qui profitent à fond du système, ceux qu'il faut protéger, ceux à cause de qui on doit sans cesse "renouveler nos pratiques" et "nous remettre en question"... sans nous demander si ça nous convient et sans se demander si ça convient à la majorité silencieuse des gamins qui ne demandent rien, n'exigent rien et ne demandent, eux aussi, qu'à travailler dans de bonnes conditions.
Je considère, mais j'imagine que j'ai tort, qu'on les a sacrifiés (et qu'on continue à le faire) ces gamins sympa et bosseurs, depuis des années au profit de tous les p'tits cons qui, dans toute leur ingratitude, sont ceux qui, une fois devenus adultes, diront qu'ils ont été malmenés par des salauds de profs et dont on publiera les commentaires dans les magazines de psycho pour démontrer à quel point le prof est nuisible. On se gardera bien de dire combien de profs ont craqué en silence et en privé après avoir eu affaire à ces p'tits cons, combien d'entre eux ont fini par tomber malade ou, pire, combien seront finalement morts de ce mépris affiché et de cette solitude extrême(autre privilège du métier) face à ces mignons petits élèves qui ne font, apparemment, que se défendre.
Les trucs que je propose plus haut permettraient une vraie égalité, non ? C'est exagéré ? Bien sûr... mais pas vraiment plus que les conneries qu'on peut lire (ou pire, entendre) parfois...