Cette semaine, pour les Plumes d'Asphodèle, il fallait partir à la dérive. Quoi de plus facile pour la p'tite Bretonne que je suis que de larguer les voiles et de mettre les amarres... ou le contraire, enfin de prendre la mer, quoi. Les mots obligatoires étaient les suivants :
espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille et myrte, malhabile, muraille.
Voici mon texte qui relate une expérience assez... enfin, vous verrez... :
On ne peut pas tout contrôler aussi efficacement qu'un amiral commandant ses navires sur les flots. Il arrive qu'on perde le cap. Le cap de notre vie. Je me revois encore déambulant dans les rues en ce soir de juillet. En perdition. Le mot n'est pas trop fort. Je marchais d'un pas malhabile au milieu des passants joyeux. Ils hurlaient, une bouteille à la main, saluant certainement la victoire. Je ne pouvais pas les comprendre puisque je n'avais plus rien à espérer de la vie. Je venais de perdre l'homme que j'aimais. Il avait choisi une autre fille qu'il venait de me présenter. Il m'avait demandé de l'accepter.
Jamais je n'avais ressenti un tel malaise, une telle douleur, presque physique. Et là, dehors, ces gens qui exultaient. J'avais l'impression qu'une muraille se dressait entre eux et moi. Je ne faisais pas partie de leur monde. J'étais devenue une étrangère pour celui que j'aimais et j'étais étrangère aussi à cet événement que l'on fêtait. Des passants avaient bien essayé de m'entraîner dans leur sillage festif mais en vain. Je flottais au-dessus de leur joie comme on survole un continent en montgolfière, lentement, silencieusement mais loin, très loin.
Parmi eux, qui aurait pu comprendre mes sentiments ? Personne. Le décalage était gigantesque entre mon état d'esprit et le leur. J'avais envie de leur demander de respecter mon chagrin, d'arrêter de se réjouir, comme ça, de façon si impudique. Mon désespoir était comme débarqué là, gisant en plein milieu de leur bonheur que rien, pas même mes larmes, ne pouvait altérer. Ils dansaient partout autour de moi et je souffrais, perdue au milieu d'eux. Mon existence venait de se briser contre un iceberg. Je me sentais sombrer. Dans mon coeur, une faille s'était ouverte.
C'est à peine si j'avais eu vent de l'exploit sportif réalisé ce jour-là mais, sur la route qui me ramenait chez moi et que je devais parcourir à pied, à chaque coin de rue, à chaque fenêtre, à chaque entrée d'immeuble, il y avait un supporter heureux, plus fier d'être français en ce soir de juillet que n'importe quel soir de n'importe quelle année. Ils célébraient leurs champions. Ils en étaient presque à les couronner de feuilles de myrte comme s'ils étaient sortis de la cuisse de Jupiter. C'était presque comme si d'un coup, le football était devenu une partie du capital génétique de tout le monde. Tout le monde sauf moi qui vivais la pire soirée de ma vie. En arrivant sur le pont, toujours envahie par les clameurs de la foule, une tentation me passa par la tête. Et si je sautais, là, maintenant... La liesse populaire de ce 12 juillet m'était devenue intolérable. L'acide de chacun de leurs cris de joie brûlait un peu plus ma plaie béante. Il fallait que cela cesse, d'une façon ou d'une autre. Peut-être même la plus définitive. Mais, pour beaucoup de raisons, malgré tout, je devais poursuivre cette existence qui me semblait pourtant dénuée de sens désormais. Je choisis donc de reprendre ma route, de marcher plus vite que jamais, pour ne plus les entendre et me mettre à l'abri, le cœur à la dérive pour très longtemps.